Episodes

  • Tirade de Ruy Blas étudiée
    Mar 23 2026
    Il est des moments dans la littérature où la parole cesse d’être un simple discours pour devenir un acte. Dans Ruy Blas, lorsque le héros s’écrie devant les ministres d’Espagne : « Bon appétit, messieurs ! », quelque chose se produit qui excède la scène théâtrale. Cette phrase ne décrit rien ; elle juge. Elle arrache les puissants au décor de leur autorité et les expose soudain comme des hommes qui mangent pendant que l’État se défait. La parole transforme la cour en tribunal. Mais ce tribunal est étrange : celui qui accuse est précisément celui qui n’a aucun droit de le faire. Ruy Blas n’est qu’un valet, un homme de basse condition introduit frauduleusement dans les cercles du pouvoir. Sa parole est donc à la fois la plus juste et la plus illégitime.
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    24 mins
  • "Je n'y suis pour rien"
    Mar 13 2026
    « Je n’y suis pour rien ». Cet énoncé par lequel on prétend se mettre hors de cause est fondé sur un paradoxe. Si l’on juge bon de se déclarer étranger à une situation, non impliqué et non concerné, n’y est-on pas au moins un peu pour quelque chose ? Cet énoncé sonne comme un déni, presque comme un aveu. Cette auto-justification a quelque chose d’une auto-persuasion.
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    15 mins
  • La manipulation du jugement
    Feb 27 2026
    Dans le Protagoras de Platon, le personnage de Socrate met en garde contre les discours des sophistes à travers la métaphore d’une nourriture toxique. Je cite : « Aussi faut-il craindre que le sophiste, en vantant sa marchandise, ne nous trompe, comme ceux qui trafiquent des aliments du corps, marchandant et détaillant. » Platon établit ainsi une analogie entre l’empoisonnement de l’esprit et l’empoisonnement du corps.
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    14 mins
  • À quoi reconnaît-on le juste ?
    Feb 19 2026
    « À quoi reconnaît-on le juste ? » Cet énoncé est à analyser très attentivement. Puisque le juste peut aussi bien désigner « ce qui est juste » que « celui qui est juste », soit celui qui fait preuve aussi bien de justesse que de justice, quelle pierre de touche, quel critère faudrait-il pour reconnaître aussi bien ce que génère « le juste » que le « juste » lui-même ? Or, un cercle logique apparaît très vite. Pour reconnaître « le juste », il faudrait soi-même être juste. Seul le sage détecte le sage. Celui qui, n’étant pas juste, aurait besoin de reconnaître le juste n’en aurait pas les moyens. Seul le juste pourrait en disposer sans en avoir besoin. C’est Pythagore, dit-on, qui inventa la notion de philosophie, entendue comme désir de sagesse, puisque les sophistes de l’époque étaient tellement persuadés d’être sages qu’ils ne savaient pas qu’ils ne l’étaient pas. Faire l’hypothèse que l’on désire la sagesse — soit que l’on n’est pas sage — en constitue peut-être le fondement le plus pertinent, et aussi l’aveu que l’on a besoin d’aide pour éclairer ce qui manque en soi-même. Ainsi, pour reconnaître la sagesse, il faudrait en réalité déjà la connaître.
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    15 mins
  • Le Tribunal de l’Inquisition de Goya
    Feb 2 2026
    Juger, ce n’est jamais seulement trancher. C’est toujours prendre position dans un monde historique donné. Chez Goya, cette évidence devient tragique. Car son époque est une époque qui juge sans cesse : - elle juge les croyances, - elle juge les comportements, - elle juge les corps, - elle juge les esprits. Avec Le Tribunal de l’Inquisition, Goya ne dénonce pas seulement une institution religieuse datée ; il met en scène un mécanisme universel : celui d’un monde qui juge trop, qui ne sait plus suspendre son jugement, et qui finit par confondre juger et gouverner, juger avec exister. Le tableau apparaît alors comme une méditation radicale sur l’excès de jugement — sur ce que devient une société lorsqu’elle ne vit plus que pour juger.
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    15 mins
  • Qui juge quand juger devient impossible dans La Ferme des animaux ?
    Dec 18 2025
    Juger suppose ordinairement trois conditions minimales : — une norme identifiable, — une capacité de discernement, — et une instance capable d’exercer ce discernement sans se confondre avec ce qu’elle juge. Or La Ferme des animaux de George Orwell, paru en 1945, met en scène un monde où ces trois conditions se délitent progressivement, quelle que soit la grille de lecture que l’on adopte. En effet, deux schémas se croisent pour composer une structure circulaire, comme nous inviterait à la penser une comparaison des chapitres I et X : soit on fait du malheur des animaux la situation initiale, qui sera bouleversée par l’intervention de Sage l’Ancien, menant à la révolte des animaux le jour de la Saint-Jean, laquelle conduit le propriétaire, Mr Jones, à abandonner la ferme aux animaux dans l’allégresse générale ; soit on fait du bonheur des animaux, débarrassés de Mr Jones, la situation initiale, bientôt perturbée par la prise de pouvoir de Napoléon, aboutissant au malheur des animaux. Mais dans le croisement de ces deux lectures, c’est bien une satire du pouvoir et de la dictature qui se dessine et, en toile de fond, l’échec de toute tentative de révolution sociale, dans laquelle le libérateur devient bientôt le nouveau dictateur.
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    20 mins
  • L'histoire jugera - Les Misérables, Victor Hugo
    Dec 9 2025
    Dans son roman Les Misérables, Victor Hugo fait référence à la bataille de Waterloo et tente d'évaluer ce que Napoléon eut à affronter, sans y parvenir, car ce fut une défaite. Il y eut de la pluie et l'empereur fut empêché de faire déplacer les canons sur une terre instable et glissante. Et surtout, de l’aveu de Victor Hugo, la complexité du contexte et du personnage échappaient à l’analyse. Voici ce qu’écrit Victor Hugo dans le chapitre 16 de la deuxième partie des Misérables : « La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l’ont gagnée que pour ceux qui l’ont perdue. Pour Napoléon, c’est une panique. Blücher n’y voit que du feu. Wellington n’y comprend rien. » Alors qu’il n’est pas historien mais romancier, Victor Hugo se livre à des conjectures. Il tente des hypothèses pour juger ce moment décisif et obscur qu’a été la bataille de Waterloo. Dans le chapitre 3 intitulé « Le 18 juin 1815 », date de la bataille — comme si, d’elle, on ne pouvait avoir que cette certitude — Victor Hugo commence à imaginer ce qui aurait pu se passer si la pluie ne s’était pas invitée ce jour-là.
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    11 mins
  • Comment juger sans préjugé ? - L'Art du roman, Milan Kundera
    Nov 27 2025
    La plupart du temps, on juge avant même de comprendre. Il est en effet tentant d'adopter une vision binaire et simpliste, de voir les situations en noir et blanc, en évitant l'incertitude du gris. Le romancier Milan Kundera évoque cette aspiration en montrant à quel point le préjugé est commode. Dans L’Art du roman, il est écrit que l'homme souhaite un monde où le bien et le mal soient discernables. En effet, juger est si exigeant que l'on préfère ne pas s'encombrer de précautions ou de scrupules. Kundera en tire les conséquences : il aperçoit chez les humains le désir inné et indomptable de juger avant de comprendre.
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    9 mins